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Pouvoir et savoir

Il est frappant de constater à quel point le couple «pouvoir et savoir» irrigue silencieusement l’ensemble des dynamiques humaines, tout en demeurant relativement peu débattu publiquement. Par Xavier Comtesse


Un article disponible dans l'AGEFI : https://agefi.com/actualites/opinions/pouvoir-et-savoir


Le pouvoir et le savoir forment une unité indissociable. Le savoir engendre du pouvoir, tandis que le pouvoir oriente, sélectionne et hiérarchise les formes de savoir qui seront produites, conservées, diffusées ou au contraire effacées. Aucun des deux ne peut se maintenir durablement sans l’autre: ils se co-produisent et se renforcent mutuellement.


De Platon à Machiavel, de Nietzsche à Foucault, en passant par Karl Marx ou Max Weber, la réflexion philosophique n’a cessé de revenir à cette articulation fondamentale. Tous ces auteurs, malgré leurs divergences, reconnaissent dans ce couple le socle discret des mécanismes de domination économique, sociale, politique ou militaire.


Dès lors, les sociétés n’ont eu de cesse de structurer, protéger et transmettre les savoirs.

Le livre, puis le numérique, constituent les deux grandes infrastructures, toujours d’actualité, de cette aventure techno-historique qui s’étend désormais sur plus de cinq siècles.

Chronologie de six grandes transformations:


1. L’invention de l’imprimerie vers 1450

Avec Johannes Gutenberg et la presse à caractères mobiles, le savoir devient reproductible à grande échelle. C’est une rupture majeure: le savoir sort de la rareté pour entrer dans l’ère de la diffusion.


2. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751–1772)

Dans l’esprit des Lumières, le savoir humain est pour la première fois massivement compilé, ordonné, nommé et classifié. Il devient intelligible comme système.


3. L’école obligatoire (lois Jules Ferry, 1881–1882)

L’instruction devient un bien universel: gratuit, laïque et obligatoire. L’alphabétisation de masse transforme le savoir en infrastructure sociale et politique.


4. Les mass médias (fin XIXᵉ – XXᵉ siècle)

Avec la presse populaire, puis la radio et la télévision, émerge une nouvelle logique: la diffusion centralisée d’un récit vers des audiences de masse. Le pouvoir se déplace vers la maîtrise du récit et de la narration.


5. Internet et les réseaux sociaux (1993–2003)

Avec le World Wide Web de Tim Berners-Lee, la structure se renverse: chacun devient producteur de contenu. La parole se décentralise, parfois au prix d’une grande fragmentation du sens.


6/ LLM et Fonderies (2023–2026)

L’émergence de ChatGPT et des plateformes de type «foundry» (Palantir, MosaicML/Databricks, Microsoft, etc.) inaugure une nouvelle étape: l’industrialisation du savoir lui-même. On passe de l’automatisation de la production de texte à celle de la production de sens et de son orchestration.


Ce qui se joue aujourd’hui est un déplacement progressif du pouvoir vers des niveaux toujours plus élevés d’abstraction dans la chaîne du savoir. Le pouvoir appartient désormais à celui qui maîtrise l’étage supérieur de cette architecture cognitive. Comprendre la dynamique du savoir revient, dès lors, à se doter d’une capacité de lecture du futur.


Cette bascule change profondément la nature du jeu. Il ne s’agit plus d’agir coup par coup, mais de raisonner en anticipant plusieurs séquences à l’avance. Nous entrons dans une configuration proche d’une partie d’échecs où la valeur centrale n’est plus la réaction, mais l’anticipation.

Dans cette perspective, la véritable nouvelle frontière qui s’esquisse aujourd’hui est «le calcul du sens» – c’est-à-dire, dans son sens informatique, l’ontologie.


Par Xavier Comtesse

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