La Russie a perdu la guerre du sens
- Xavier Comtesse

- 1 juin
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En imposant ses récits, Moscou croyait façonner le réel. Le champ de bataille a finalement tranché autrement. Par Xavier Comtesse
Un article disponible dans l'AGEFI : https://agefi.com/actualites/opinions/la-russie-a-perdu-la-guerre-du-sens
Une guerre n’est jamais seulement une affaire de territoires. Elle est aussi une bataille pour la nomination du réel. C’est là l’objet propre de l’ontologie. Et, en ce sens, la guerre Russie-Ukraine est l’un des conflits les plus riches et paradoxaux de l’histoire contemporaine.
On distingue trois grands moments.
D’abord, la guerre des mots du Kremlin sur la non-nation ukrainienne, la seconde armée la plus puissante au monde, la cyberguerre, puis les soldats sans insignes (petits bonhommes verts de l’invasion de la Crimée 2014) et enfin l’opération militaire spéciale du 24 février 2022 qui devait s’achever en trois jours.
Puis quelque chose s’est produit que les théoriciens du Kremlin n’avaient pas prévu: la réalité résiste. Les villes ukrainiennes ne tombent pas facilement ou pas du tout. Le ratio des soldats tués est devenu insupportable (aujourd’hui quatre pour un en défaveur de la Russie). Le recrutement interne ne suit plus (et même les étrangers ne comblent rien).
Et finalement, la guerre se met à produire du savoir. Quelque chose de radicalement nouveau, intensément concret que le monde entier veut maintenant acquérir: le savoir-faire de la guerre des automates, comme les drones aériens, marins ou terriens. Les Ukrainiens semblent maîtriser particulièrement bien ces nouveaux savoirs, et même les antagonistes de l’autre guerre, celle de l’Iran, font appel à eux pour apprendre.
Après avoir perdu la bataille des mots de la rumeur initiale, l’Ukraine a ensuite gagné celle du savoir opérationnel. En quelque sorte le réel contre le fake. Dès lors un tout autre type de pouvoir émerge: celui d’influencer les autres.
Ce qui s’est passé à partir de 2023 n’a pas de précédent dans l’histoire militaire moderne: un pays en guerre active devient le centre de formation pour les autres armées du monde
Xavier Comtesse
Ce qui s’est passé à partir de 2023 n’a pas de précédent dans l’histoire militaire moderne: un pays en guerre active devient le centre de formation pour les autres armées du monde, y compris celles de ses alliés formellement mieux dotées.
Ce que Kiev enseigne au monde n’est pas simplement technique. C’est une philosophie opérationnelle.
Premièrement, la décentralisation radicale: donner aux sous-officiers et même aux soldats une latitude de décision tactique sans équivalent dans les armées conventionnelles. Deuxièmement, la vitesse d’adaptation: un ennemi qui brouille votre fréquence doit être contré en heures, pas en mois. Troisièmement, l’innovation vient des makers, des start-up, des ingénieurs civils intégrés dans les boucles de décisions courtes.
Ce triptyque – décentralisation, vitesse, innovation – est précisément ce que les grandes armées bureaucratiques occidentales peinent le plus à assimiler. L’Ukraine, sous la contrainte existentielle, l’a inventé par nécessité.
L’inversion ontologique est totale entre l’Ukraine comme objet du discours russe et ce pays qui devient émetteur de sens pour les militaires du monde entier.
L’ontologie du conflit russo-ukrainien livre plusieurs leçons profondes pour quiconque s’intéresse aux dynamiques du savoir et du pouvoir. La première est que le contrôle du récit est une arme puissante mais fragile. Il peut retarder la reconnaissance du réel mais pas indéfiniment.
La deuxième leçon concerne l’urgence existentielle qui est la plus puissante des accélérations cognitives: les drones militaires sont nés sur les champs de bataille.
La troisième leçon souligne que l’ontologie d’un conflit n’est jamais figée. Elle peut se retourner à tout moment. En d’autres termes: pour battre celui qui fabrique du faux… il faut construire du vrai que tout le monde veut posséder.
Pour conclure avec cet exemple tiré de la guerre russo-ukrainienne, on peut noter que l’ontologie est une machine à révéler du sens et à lire entre les lignes des fronts. Quand vous maîtrisez cette technique alors le récit s’intensifie, les tensions surgissent et le réel devient lisible, fort. La victoire est proche.
Par Xavier Comtesse


