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L’angle mort du capital-risque en Suisse

Derrière les succès discrets de plusieurs jeunes entreprises se dessine un paradoxe: le pays finance l’innovation, forme les talents et héberge la recherche, mais laisse souvent partir les retombées industrielles. Par Xavier Comtesse



La Suisse investit discrètement dans les drones, les robots et la cybersécurité – en bref, dans la «Defence Tech». Et ceci, principalement pour des armes autonomes.


Cependant, pour les observateurs du marché financier, ce segment se situe dans un angle mort. Il n’existe dans aucune ligne du Swiss Venture Capital Report 2026, qui classe l’investissement suisse selon les catégories ICT, biotech, fintech ou cleantech. Le «Defence Tech» grandit hors radar, alors même qu’il capte déjà, à travers de nombreux cas comme Destinus, une valeur supérieure à celle de bien des secteurs officiellement recensés. Il s’agit, de fait, du troisième secteur d’investissement du capital-risque en Suisse, après la biotechnologie et l’intelligence artificielle (IA).


Le cas Destinus

L’exemple le plus spectaculaire est vaudois. Fondée en 2021 à l’Aéropôle de Payerne, Destinus s’est d’abord présentée comme un projet d’aviation civile hypersonique à hydrogène. La trajectoire a bifurqué dès 2023 avec la livraison de premiers drones à l’Ukraine (plus de 10.000 aujourd’hui), avant un développement net de l’entreprise: rachat en août 2025 de la pépite zurichoise Daedalean, spécialiste du pilotage autonome par IA, pour environ 180 millions de francs; puis annonce en 2026 d’une co-entreprise avec l’allemand Rheinmetall pour développer des systèmes de missiles, dont un de croisière, d’une portée de 700 kilomètres.


L’entreprise a levé environ 400 millions d’euros au total et affichait une valorisation proche de 1,5 milliard d’euros en 2025. Une levée pré-IPO de l’ordre de 200 millions de dollars serait actuellement à l’étude. L’entreprise a également annoncé des collaborations avec Thales (armement et aérospatial) et Quantum System (surveillance aérienne), mais aussi avec TNO (radar).

Les «success stories» du secteur, à mesure qu’elles gagnent en maturité militaire, tendent à quitter le cadre juridique suisse par nécessité réglementaire plus que par choix stratégique

Xavier Comtesse


Signe des ambiguïtés suisses: le siège social de Destinus a été transféré aux Pays-Bas fin 2024, la loi fédérale sur le matériel de guerre limitant la réexportation de technologies militaires développées sur sol helvétique. L’ingénierie, elle, reste largement ancrée à Payerne. Pour combien de temps encore?


Zurich, laboratoire de l’autonomie

A Zurich, le tissu est plus diffus, mais tout aussi actif. Auterion, fondée en 2017, développe une pile logicielle pour systèmes autonomes utilisée dans des contextes de défense. CDDS (Counter Defense Drone Systems), créée en mai 2025, propose des drones intercepteurs cinétiques et négocie une levée de «seed» (capital d’amorçage) d’environ 4 millions de francs, avec déjà une cinquantaine d’unités vendues à des clients militaires en Suisse, aux Etats-Unis et au sein de l’OTAN. Au total, le pôle zurichois a attiré près de 174 millions de dollars sur quatre tours de financement en 2025.


Cette invisibilité statistique s’accompagne d’une ambiguïté légale: les «success stories» du secteur, à mesure qu’elles gagnent en maturité militaire, tendent à quitter le cadre juridique suisse par nécessité réglementaire plus que par choix stratégique. Pour l’écosystème national, le paradoxe est net: la Suisse forme les ingénieurs, finance l’amorçage et fournit l’infrastructure de recherche, mais ne capte pas la valeur industrielle et militaire qui en résulte.


Cessons d’être sournois: soit nous interdisons tout simplement les start-up de la «Defence Tech», soit nous les finançons et leur garantissons une survie en Suisse en changeant la loi hypocrite sur l’exportation d’armes.


Par Xavier Comtesse

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