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IA: 1000 milliards en boucle de financement

Des géants technologiques aux «néoclouds», des engagements croisés colossaux dessinent un système où chacun est tour à tour client, fournisseur et investisseur. Un angle mort systémique pour les marchés. Par Xavier Comtesse et Gabriel Katri



Nvidia investit dans OpenAI. OpenAI dépense chez Microsoft et Oracle. Microsoft et Oracle achètent des puces Nvidia. Sans oublier Anthropic, Amazon, Google, Facebook… Un immense cercle de cofinancement se forme et chaque acteur enregistre un chiffre d’affaires réel, un contrat réel, une puce livrée. C’est précisément ce qui rend le débat sur le «financement circulaire» de l’infrastructure IA américaine plus difficile que le laisse penser une simple accusation de fraude comptable. Rien n’est fictif, mais tout est fragile.


Les montages dépassent l’entendement. Un exemple: Nvidia a signé ou négocié plus de 750 milliards de dollars d’accords cette année, dont une garantie potentielle de 250 milliards sur un projet de centre de données en Ohio loué par OpenAI, assortie d’un financement de 350 milliards pour l’achat des puces qui l’équiperont. OpenAI cumule de son côté des engagements dépassant 900 milliards envers Azure, Oracle, AWS, Broadcom et CoreWeave. Cette dernière société est un «néocloud» fragile, affichant 25 milliards de dette pour un carnet de commandes annoncées de 100 milliards.


Trois ou quatre niveaux de lecture


Il existe un premier niveau de lecture, celui des chiffres publics, des filings, des communiqués, des carnets de commandes. Il est bien couvert: Bloomberg en a cartographié l’essentiel: plus de 1000 milliards de dollars sont en jeu.


Il existe un deuxième niveau, que les parties connaissent sans le dire: celui de l’écart entre le commandé et le livrable ou la vraie fonction de la garantie Nvidia, qui sert moins à sécuriser un approvisionnement qu’à contourner l’absence de notation de certains acteurs. Ce niveau se reconstitue par recoupement, pas par déclaration.


Il existe enfin un troisième niveau, celui des questions légitimes sans réponse ferme: que se passe-t-il si un seul nœud de la chaîne, par exemple un «neocloud», vient à manquer une échéance de paiement ou que le «edge computing» («informatique en périphérie de réseau», architecture qui consiste à traiter les données au plus près de leur source, comme les capteurs ou les objets connectés, plutôt que de les envoyer vers un serveur central ou le cloud) se développe tellement que les centres de données deviennent inutiles?


Ce qui manque n’est à aucun de ces trois niveaux. Ce qui manque, c’est une quatrième zone, structurellement aveugle: personne, à ce jour, n’a de mandat pour regarder le financement circulaire comme un objet unique. L’Autorité américaine de régulation des marchés financiers (SEC) voit des filings isolés. Les agences de notation évaluent des émetteurs un par un. Les régulateurs de l’énergie suivent des mégawatts, pas des flux de capitaux. Chaque institution consolide son propre périmètre, aucune ne consolide le système des acteurs présents qui apparaissent, simultanément, comme investisseurs, fournisseurs et clients les uns des autres.


Ce n’est pas un secret gardé. C’est un angle mort au sens strict: l’absence non pas d’une réponse, mais du canal même par lequel la question pourrait être posée. La distinction compte. Un secret se débusque par l’enquête. Un angle mort ne se révèle que par la superposition de grilles de lecture qu’aucun acteur, pris isolément, n’a intérêt à croiser.


Pour la Suisse


Pour une place financière habituée à raisonner en risques, en contrepartie et en fonds propres consolidés, l’épisode mérite attention. Les banques et gérants suisses exposés à Nvidia, Microsoft ou aux obligations adossées aux «neoclouds» portent, via leurs portefeuilles, une fraction de ce risque de corrélation non cartographié. Le jour où la demande de calcul ralentira, par exemple sous l’effet du edge computing, cela deviendra un risque systémique.

La bulle, si bulle il y a, n’est peut-être pas un problème imminent. Le problème le plus urgent, c’est qu’on ne saura pas la voir venir.


Par Xavier Comtesse & Gabriel Katri

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