L’ancrage distant des élites internationales à Genève
Depuis cinq siècles, la cité de Calvin accueille des populations qui nourrissent sa prospérité et son rayonnement, sans vraiment les intégrer. Des huguenots aux négociants, un même modèle se perpétue. Par Xavier Comtesse et Philippe Labouchère
Un article disponible dans l'AGEFI : https://agefi.com/actualites/opinions/lancrage-distant-des-elites-internationales-a-geneve
Depuis cinq siècles, Genève rencontre des difficultés avec ses élites internationales qui l’ont pourtant fait prospérer. Des huguenots aux diplomates, des scientifiques aux traders, la ville reproduit avec une régularité troublante le même geste: ouvrir la porte tout en gardant ses distances.
Le 30 août 1687, 8'000 réfugiés protestants franchissent en une seule journée les portes d’une ville qui ne compte que 16'000 habitants. Un choc démographique. Trois siècles et quatre vagues plus tard, la ville affronte une version feutrée, mais structurellement identique, avec les grandes maisons de négoce internationales. Entre les deux épisodes, l’histoire genevoise s’est écrite comme une succession d’accueils rarement suivis d’une véritable intégration civique.
Première vague: le refuge qui devint identité
Le mouvement commence quand la cité de Calvin ouvre ses portes aux persécutés français après la révocation de l’édit de Nantes en 1685, qui manque de submerger la petite république. Cette vague apporte à Genève capitaux, savoir-faire avec l’horlogerie, l’orfèvrerie, l’impression des indiennes et une énergie entrepreneuriale qui poseront les fondations de la place financière genevoise. Il aura cependant fallu deux à trois générations de huguenots pour qu’ils deviennent constitutifs de l’identité genevoise.
Deuxième vague: l’hôte diplomatique
En 1919, Genève devient le siège de la Société des Nations et plus tard de l’Office des Nations unies et autres organisations internationales. Cette vague apporte à la ville un statut, une visibilité diplomatique et un tissu économique avec l’hôtellerie de luxe, l’immobilier de standing et les écoles internationales, qui structurent encore aujourd’hui son économie. Toutefois, dès l’origine, une frontière fonctionnelle nette s’installe: le quartier onusien. Un siècle plus tard, la «Genève internationale» reste un compartiment à part dans le récit que la ville se raconte d’elle-même.
Troisième vague: la science hors-sol
L’installation de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (Cern) en 1954, aux portes de Genève, amène des chercheurs. Son fonctionnement, son statut international, son personnel en rotation et son ancrage territorial ambigu entre deux pays reproduisent la logique des vagues précédentes. Le Cern illustre peut-être le cas le plus abouti de l’accueil purement hors-sol: une contribution scientifique et symbolique immense, mais une empreinte locale ténue avec les Genevois.
Quatrième vague: l’argent sans histoire
Reste le négoce des matières premières, avec la montée en puissance de grandes maisons de négoces dès 2010 (Vitol, Glencore, Trafigura, Mercuria ou encore Gunvor). Le négoce pèse aujourd’hui 17,6% du PIB genevois et jusqu’à 39,4% de l’impôt cantonal sur les personnes morales, pour à peine 2,1% des emplois du canton. Une concentration de richesse et de fiscalité sans équivalent parmi les grands secteurs de l’économie locale. Pourtant, la politique genevoise n’a jamais eu de motif de fierté. Un secteur toléré, pas accepté.
Un mécanisme qui se répète
Chacune de ces vagues a été traitée comme un cas isolé: une question religieuse pour les huguenots, diplomatique pour l’ONU, scientifique pour le Cern, fiscale pour le négoce montre que Genève pratique, depuis cinq siècles, un accueil sans aucune intégration. De chaque vague, elle en tire prospérité et rayonnement, mais le lien entre l’élite entrante et la cité reste modeste. Pas de rejet, mais une juxtaposition de mondes dédiés, séparés, fermés ou opaques. Pas de partage: deux élites distinctes!



